Venise n’est pas seulement une ville menacée par “quelques marées hautes”. Dans les faits, elle fait face à un double problème : la montée du niveau de la mer et l’affaissement progressif du sol. Si tu te demandes pourquoi les inondations se multiplient autant, la réponse est là : la ville s’enfonce pendant que l’eau monte. Et ce phénomène n’a rien d’anecdotique, car il touche déjà la vie quotidienne, le patrimoine, l’écosystème de la lagune et, à terme, la survie même de la Sérénissime.
L’essentiel a retenir : Venise est menacée par la montée des eaux, mais aussi par l’affaissement du sol et la fragilisation de sa lagune.
- Les inondations sont devenues beaucoup plus fréquentes qu’au début du XXe siècle.
- Le projet Mose protège la ville à court terme, mais il reste controversé.
- Fermer trop souvent les digues peut aggraver la pollution de la lagune.
- La salinité et l’humidité abîment aussi les bâtiments historiques.
- La solution durable passe aussi par la restauration des marais et vasières.
- Sans action forte, Venise pourrait subir des submersions quasi quotidiennes.
Chaussées, passerelles et digues
Si tu regardes Venise de loin, tu peux avoir l’impression qu’il s’agit surtout d’un défi d’ingénierie. En réalité, c’est bien plus complexe. La ville subit les effets combinés de l’affaissement du sol, qui la fait littéralement descendre, et du changement climatique, qui fait monter le niveau moyen des mers. Concrètement, cela signifie que chaque marée haute devient un peu plus problématique qu’avant.
La place Saint-Marc, par exemple, est aujourd’hui inondée environ 60 fois par an, contre 4 fois en 1900. Ce chiffre dit tout : le phénomène n’est plus exceptionnel. Et lors de certaines tempêtes récentes, jusqu’à 70 % de la ville a été sous l’eau, avec un niveau atteignant 156 centimètres. Dans ton cas, si tu vis ou séjournes à Venise, cela change tout : déplacements compliqués, dégâts sur les commerces, dégradation accélérée des sols et fatigue permanente pour les habitants.
Pour répondre à cette menace, la ville a misé sur un dispositif bien connu : le projet Mose. Il s’agit de 78 digues flottantes censées se relever pour isoler la lagune de l’Adriatique lors des fortes marées. Sur le papier, l’idée est simple. Dans la pratique, c’est beaucoup moins rassurant, car le système est inachevé, coûteux, et surtout contesté par une partie de la communauté scientifique.
Pourquoi cette controverse ? Parce que Venise n’est pas une ville “posée” sur l’eau comme une île artificielle. Elle repose sur un équilibre très fin entre ouvrages hydrauliques, circulation de l’eau, sédiments et écosystème lagunaire. Quand tu modifies un élément, tu modifies tout le reste. C’est exactement ce que montrent des siècles d’aménagements successifs.
Une ville façonnée par l’ingénierie depuis le XIIe siècle
Les Vénitiens gèrent leur lagune par des méthodes d’ingénierie depuis le XIIe siècle. La ville est construite sur 118 petites îles, reliées par des canaux et situées dans une lagune littorale entre la côte italienne et une digue de pierre appelée murazzi. Autrement dit, Venise a toujours vécu avec l’eau, mais en la contrôlant autant que possible.
Au fil du temps, plusieurs cours d’eau ont été détournés pour éviter que les canaux ne se comblent de limon. Les murazzi ont été reconstruits et étendus, et les entrées entre les blocs sont passées de neuf à trois. Cette logique a longtemps fonctionné : protéger la ville, maintenir la navigation, limiter l’envasement. Mais ce qui était adapté à une époque ne l’est plus forcément aujourd’hui.
Les Vénitiens ont aussi surélevé les chaussées, construit des passerelles et ajouté des digues. Ce type de réponse peut sembler évident, mais il a une limite : à force de rehausser et de rigidifier, on finit par endommager l’architecture et perturber le fonctionnement naturel de la lagune. C’est le cœur du dilemme actuel : protéger la ville sans détruire ce qui la rend viable.
L’écosystème de la lagune en danger
Le vrai sujet, si tu veux comprendre le problème en profondeur, ce n’est pas seulement “comment empêcher l’eau d’entrer ?”. C’est aussi : que se passe-t-il si on bloque trop souvent la lagune ? Les registres de Venise montrent que le niveau de la mer a augmenté de 26 centimètres depuis 1870. Sur ces 26 centimètres, environ 12 sont liés à l’affaissement des îles vénitiennes, lui-même provoqué en partie par le retrait de l’eau de l’aquifère sous la lagune.
À cela s’ajoute une hausse actuelle d’environ 2,4 mm par an. Ce chiffre peut sembler faible, mais sur plusieurs décennies, il devient décisif. C’est justement ce qui rend la situation si préoccupante : les effets s’accumulent lentement, puis deviennent soudain très difficiles à rattraper.
Le problème du Mose, dans ce contexte, est clair. Si le niveau de la mer augmente d’environ 50 cm, les digues flottantes devront être fermées presque tous les jours. Or Venise rejette encore une partie de ses eaux usées dans la lagune via les canaux. Fermer fréquemment les ouvertures pourrait donc piéger la pollution, favoriser la prolifération bactérienne et aggraver l’eutrophisation.
En pratique, l’eutrophisation signifie un excès de nutriments dans l’eau. Résultat : les algues et certaines plantes se développent trop vite, au détriment des autres espèces. L’eau devient moins équilibrée, moins saine, et l’écosystème perd en résilience. Si tu rencontres ce type de problème dans un milieu fermé ou semi-fermé, tu sais à quel point la circulation de l’eau est essentielle.
Et ce n’est pas tout. La lagune a déjà subi la perte de marais salés et de zones marécageuses, en partie remplacés par d’autres usages, notamment la pisciculture. Le dragage et la pêche illégale de palourdes ont aussi creusé les fonds marins : le centre de la lagune s’est approfondi d’environ 50 cm depuis 1970. Dans les faits, cela fragilise encore davantage l’équilibre hydrologique et écologique.
Les scientifiques s’inquiètent donc d’un effet pervers : plus on multiplie les fermetures et les restrictions, plus on risque d’abîmer la lagune que l’on cherche à sauver. C’est un point crucial, souvent mal compris. Protéger contre l’inondation ne suffit pas si, en parallèle, on détruit la capacité naturelle du système à absorber les chocs.
Venise sous les eaux
Le projet Mose ne règle pas un autre enjeu majeur : la montée de l’eau attaque aussi les bâtiments eux-mêmes. Le sel et l’humidité remontent dans les murs, fragilisent les fondations et accélèrent la dégradation du patrimoine. Le conservateur de la cathédrale Saint-Marc a ainsi observé que l’eau salée avait grimpé de plusieurs mètres le long des murs fondateurs de l’église.
Concrètement, cela change la nature du risque. On ne parle plus seulement d’une inondation ponctuelle à évacuer, mais d’une détérioration lente, continue, structurelle. Même si l’eau ne reste pas longtemps en surface, elle laisse des traces : sels, fissures, décollement des matériaux, humidité persistante, corrosion. C’est ce qui rend Venise si vulnérable sur le long terme.
Des alternatives au Mose ont été proposées, notamment le pompage d’eau dans le sol pour redresser la ville. Mais aucune solution n’a fait consensus. En revanche, un point rassemble la plupart des experts : les marais d’eau salée et les vasières qui entouraient autrefois Venise devraient retrouver davantage d’espace. Restaurer ces milieux ne suffit pas à régler la montée des eaux, mais cela améliore la stabilité écologique de la lagune.
Dans la pratique, c’est souvent là que se joue la différence entre une réponse purement défensive et une stratégie durable. Les ouvrages techniques peuvent gagner du temps. La restauration des zones humides, elle, redonne de la souplesse au système. Et sur un territoire aussi fragile, cette souplesse compte énormément.
Mais soyons clairs : si la montée du niveau de la mer devient incontrôlable, la solution extrême pourrait être de couper définitivement la lagune de la mer Adriatique. Ce serait une transformation radicale, envisageable seulement si la pollution, les eaux usées et les activités portuaires sont maîtrisées. On obtiendrait alors une lagune d’eau douce, différente de celle que l’on connaît aujourd’hui, mais potentiellement capable de sauver la ville.
Ce que cela implique pour Venise est simple : il n’existe pas de solution unique et magique. Il faut combiner protection contre les marées, réduction des pollutions, restauration écologique et adaptation du patrimoine. Si tu retiens une seule chose, retiens celle-ci : Venise ne se sauvera pas seulement avec des digues, mais avec une stratégie globale, pensée sur le long terme.
FAQ
Pourquoi Venise est-elle menacée par les inondations ?
Venise est menacée par les inondations parce que la mer monte et que la ville s’affaisse en même temps. Ce double phénomène augmente la fréquence des marées hautes qui débordent dans les rues. Dans les faits, cela rend la ville beaucoup plus vulnérable qu’au siècle dernier.
Qu’est-ce que le projet Mose ?
Le projet Mose est un système de 78 digues flottantes destiné à protéger Venise des inondations. Il doit se relever pour isoler la lagune de la mer Adriatique lors des fortes marées. Son efficacité à long terme reste cependant débattue.
Pourquoi le projet Mose est-il controversé ?
Le projet Mose est controversé parce qu’il peut perturber l’équilibre de la lagune. En fermant trop souvent les entrées d’eau, il risque d’aggraver la pollution et l’eutrophisation. Plusieurs scientifiques estiment donc qu’il ne suffit pas à lui seul pour sauver Venise.
Quel est l’impact de la montée des eaux sur la lagune de Venise ?
La montée des eaux fragilise l’écosystème de la lagune de Venise en modifiant la circulation de l’eau et en augmentant les risques de pollution. Si les digues se ferment plus souvent, les eaux usées peuvent stagner davantage. Cela menace les espèces, les marais salés et l’équilibre général du milieu.
Venise peut-elle vraiment disparaître sous les eaux ?
Oui, certains experts considèrent qu’une partie de Venise pourrait devenir inhabitable si rien n’est fait. Tout dépendra de l’évolution du niveau de la mer, de l’affaissement du sol et des choix d’aménagement. En l’état, le risque à long terme est réel et sérieux.
Quelles solutions existent pour sauver Venise ?
Plusieurs solutions existent, mais aucune n’est parfaite. Il y a le Mose, la restauration des marais et vasières, le pompage du sol ou, à terme, une séparation permanente avec la mer. Dans la pratique, la réponse la plus crédible repose sur un ensemble de mesures complémentaires.
Carl Amos, Emeritus Professor, National Oceanography Centre, University of Southampton
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

