Venise, 8 novembre 2017 : les tréteaux sont en place pour l’acqua alta, et la pluie battante donne déjà le ton. Sur le parvis de la Basilica della Salute, mon parapluie rend l’âme sous les rafales. Il faudra bien l’abandonner, mais pas n’importe où : dans le hall de la Punta della Dogana, ce lieu où l’entrée dans l’univers de François Pinault annonce déjà un rapport très particulier entre art, luxe et mise en scène. Dès les premières minutes, tu comprends que l’exposition de Damien Hirst ne se contente pas de montrer des œuvres : elle te fait douter de ce que tu vois.
L’essentiel a retenir : cette exposition de Damien Hirst joue sur le vrai, le faux, le luxe et la fascination du visiteur.
- Le parcours repose sur une histoire de trésor sous-marin imaginaire.
- Les œuvres brouillent volontairement les repères entre original et copie.
- Le lieu, Punta della Dogana, renforce l’effet de naufrage et de découverte.
- Damien Hirst fonctionne comme un artiste-entrepreneur très structuré.
- Le luxe et l’art contemporain se nourrissent mutuellement.
- L’exposition met en scène la transgression, puis l’acceptation.
Un trésor imaginaire
Cette exposition prend la forme d’une fable. Un esclave affranchi, Aulus Calidius Amotan, devenu riche, aurait constitué une collection prodigieuse avant qu’un navire, l’apistos, ne sombre au large d’Azania. Pendant près de deux mille ans, personne ne retrouve cette cargaison. Puis, en 2008, miracle : des archéologues localisent l’épave et remontent des statues parfaitement conservées.
Concrètement, ce récit n’est pas là pour te raconter une simple aventure archéologique. Il sert à installer le doute. Tu entres dans une histoire qui ressemble à un documentaire, mais qui fonctionne comme une fiction. Et c’est précisément ce mélange qui fait la force du projet : tu avances dans l’exposition comme si tu suivais une enquête, alors que tout est construit pour que tu te demandes sans cesse ce qui relève du vrai, du reconstitué ou du totalement inventé.
Le parallèle avec François Pinault n’est pas anodin. Comme l’esclave devenu collectionneur, Pinault est présenté à travers une trajectoire d’ascension, de fortune construite, puis de pouvoir culturel. Dans les faits, l’exposition dialogue aussi avec son mécénat et avec la place centrale des grandes collections privées dans le marché de l’art contemporain. Si tu t’intéresses à l’économie du luxe, tu vois immédiatement que l’enjeu dépasse l’esthétique : il touche à la circulation des œuvres, à la légitimation des artistes et à l’influence des grands acheteurs.
Dès la première salle, Hirst te donne la règle du jeu : une statue immergée dans une eau vert bouteille est présentée face à sa réplique. La vraie pièce porte les traces du temps marin : coquillages, coraux, dépôts. La copie, elle, paraît plus lisse, presque trop propre, avec sa résine qui imite le marbre. Dans la pratique, ce contraste t’oblige à regarder autrement. Ce n’est plus seulement “est-ce beau ?”, mais “qu’est-ce qui fait l’authenticité d’une œuvre ?”, “qu’est-ce que j’attends d’un original ?”, “pourquoi la copie me dérange-t-elle autant ?”.
Au fil des salles, l’accumulation devient vertigineuse : éléphant chinois de la période Zhou, Bouddhas du nord de l’Inde, cadran solaire aztèque, Minotaure, crâne de cyclope, buste égyptien, coquille géante, sphinx. Ce que cela change pour toi, c’est que l’exposition ne se lit pas comme une suite d’objets isolés, mais comme une collection pensée pour fabriquer de l’émerveillement, presque comme un cabinet de curiosités contemporain.
Repères brouillés
Le premier effet puissant de l’exposition tient à l’accord entre le lieu et les œuvres. La Punta della Dogana, avec son allure de proue et sa charpente qui évoque la carène d’un navire, semble faite pour accueillir des sculptures “sauvées des eaux”. En pratique, ce type de scénographie n’est jamais neutre : il guide ta perception avant même que tu l’aies formulée. Ici, l’architecture ne sert pas seulement d’écrin, elle devient partie prenante du récit.
Le deuxième effet, c’est la réactivation de la mythologie. Hirst ne te propose pas un cours d’histoire antique ; il remet en circulation des figures puissantes et immédiatement lisibles : le Minotaure, Chronos, les déesses, les héros, les corps sacrifiés. Si tu es dans cette situation où tu penses que la mythologie est lointaine ou poussiéreuse, l’exposition montre au contraire qu’elle reste très contemporaine dès qu’elle parle de désir, de violence, de pouvoir, de filiation ou de peur de mourir.
Le troisième effet, probablement le plus important, c’est la confusion organisée entre l’original et la copie. Résine contre bronze, marbre contre os, faux cartel contre jargon scientifique : tout est fait pour perturber tes réflexes de spectateur. Dans la majorité des cas, on croit spontanément que l’original vaut plus parce qu’il est unique. Ici, Hirst te force à regarder ce réflexe en face. Ce n’est pas seulement une question d’art : c’est aussi une question de marché, de rareté et de désir de possession.
On constate souvent que la peur du faux est très forte dans l’univers du luxe. Pourtant, l’exposition te montre que le faux peut être mis en scène, assumé, voire intégré au dispositif sans perdre sa puissance. Comme au théâtre, tu sais bien que la neige qui tombe des cintres n’est pas vraie, et pourtant tu y crois le temps de la représentation. C’est exactement ce qui se joue ici : une suspension volontaire de l’incrédulité.
Les cartels participent eux aussi à ce brouillage. Le texte attribué à The warrior and the bear imite le ton savant des notices de musée tout en glissant vers la connivence. Et le nom d’Artémis, à la fois déesse et holding de François Pinault, crée un écho très direct entre mythe antique et empire économique. Dans les faits, Hirst travaille avec cette superposition de niveaux : l’œuvre, le récit, la marque, le mécénat, le capital.
« Cette sculpture monumentale fait référence à l’Arkteia, rite d’initiation de la Grèce antique, où de jeunes Athéniennes imitaient des ours en dansant et en pratiquant des sacrifices. Cet acte de sauvagerie assumée servait à apaiser Artémis. »
Ce type de texte n’est pas seulement décoratif. Il fabrique un climat intellectuel où l’objet semble plus grand que lui-même. Et c’est là que l’exposition devient intéressante : elle ne demande pas seulement de regarder, elle demande d’accepter d’être pris dans un système de signes, de références et de doubles sens.

