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Venise ou l’expérimentation de la ville-refuge

Quand on parle de Venise et de l’accueil des migrants, on ne parle pas seulement d’une politique publique locale. On parle d’un laboratoire très concret qui montre ce qui change quand une ville décide d’organiser l’hospitalité au lieu de se limiter à gérer l’urgence. Si tu t’intéresses à la question des villes-refuges, de l’accueil des demandeurs d’asile ou des alternatives à la logique de contrôle, ce texte te donne un point de vue utile : Venise a longtemps essayé de transformer une crise en parcours d’intégration, avant de subir le retour d’une logique plus fermée.

L’essentiel a retenir : Venise a longtemps expérimenté un accueil plus humain des réfugiés, fondé sur l’insertion et la durée, avant que les contraintes financières et politiques ne fragilisent ce modèle.

  • La ville-refuge n’est pas une idée abstraite : Venise l’a mise en pratique.
  • L’accueil efficace repose sur le logement, l’accompagnement et l’insertion.
  • Les structures d’urgence saturées créent des tensions et de la précarité.
  • Le Projet Fontego a été un modèle d’accueil plus durable.
  • L’histoire de Venise sert aussi à légitimer son rôle hospitalier.
  • Les limites viennent surtout du manque de moyens et des choix nationaux.

Pourquoi Venise est un cas à part dans l’accueil des migrants

Si tu cherches à comprendre ce que signifie vraiment une ville-refuge, Venise est un cas très parlant. La ville n’a pas seulement accueilli des personnes en exil dans des structures temporaires : elle a, à plusieurs moments, tenté de construire un cadre d’accueil qui vise l’installation, la scolarisation, l’autonomie et le lien social. Concrètement, cela change tout. On ne traite plus les personnes comme un flux à contenir, mais comme des habitants en devenir, avec des besoins immédiats et un avenir à construire.

Cette différence est essentielle. Dans la majorité des systèmes d’urgence, on constate souvent des centres surchargés, des durées d’attente longues, des parcours administratifs opaques et une forte dépendance à l’aide humanitaire. À l’inverse, quand une ville investit dans l’accueil local, elle peut agir plus vite sur le logement, l’école, la santé, les cours de langue et l’accès au travail. C’est précisément ce que l’expérience vénitienne permet de comprendre.

L’expérience des Balkans : le point de départ d’un autre modèle

À la suite du conflit dans les Balkans, l’Italie accueille environ 80 000 réfugiés. Plus de 70 000 obtiennent un permis de séjour pour raisons humanitaires. Mais seuls 2 000 trouvent une place dans des centres d’accueil mis en place par l’État. Les autres sont hébergés par des mairies, des associations, des paroisses, des centres pour pèlerins et d’autres institutions non étatiques.

Ce détail est important, parce qu’il montre une réalité que l’on oublie souvent : dans les faits, l’accueil ne repose pas uniquement sur l’État central. Il dépend aussi de la capacité des collectivités locales et du tissu associatif à réagir rapidement. À Venise, entre 1992 et 1993, environ 500 personnes s’installent sur le territoire. Face à la multiplication des campements spontanés, la municipalité choisit d’organiser la présence de ces personnes plutôt que de laisser la situation se dégrader.

Dans ton cas, si tu t’interroges sur l’efficacité d’une politique d’accueil, c’est là qu’il faut regarder : la différence entre une réponse improvisée et une réponse structurée. Quand une ville coordonne les acteurs locaux, elle limite les effets de saturation, réduit les tensions de voisinage et améliore les chances d’intégration.

L’emergenza à Venise : une urgence pensée dans la durée

Dans les années 1990, la situation n’est pas simple. Les problèmes sont matériels, sanitaires et socio-culturels. Pourtant, la mairie de Venise ne se contente pas d’ouvrir des places d’hébergement. Elle organise des assemblées citoyennes pour discuter des modalités d’accueil et des formes de cohabitation. C’est un point clé : l’accueil n’est pas pensé comme une simple assistance, mais comme un travail collectif sur le vivre-ensemble.

En pratique, cette approche “par le bas” permet de créer des solutions plus adaptées au terrain. Les personnes accueillies ne sont pas laissées dans un système anonyme et purement quantitatif. Elles sont accompagnées vers l’école, l’emploi et le logement. L’adjoint aux politiques sociales de l’époque, Beppe Caccia, résumait cette logique en expliquant que la stratégie face aux réfugiés reposait sur la continuité et la projection dans le temps, avec pour objectif leur insertion dans le tissu social.

Ce que cela change pour toi, si tu compares avec les dispositifs d’urgence classiques, c’est la temporalité. Un accueil réussi ne se limite pas à “héberger quelques semaines”. Il prépare la suite. Sans ça, les personnes restent coincées dans l’attente, et les collectivités locales finissent par gérer des situations de blocage au lieu de construire des solutions.

Ce que Venise a mis en place concrètement

  • des parcours de scolarisation pour les enfants et les jeunes ;
  • des dispositifs d’insertion professionnelle ;
  • un accompagnement au logement ;
  • des espaces de dialogue avec les habitants ;
  • une logique de cohabitation plutôt que de simple mise à l’abri.

En 1999, quand le gouvernement italien déclare l’urgence terminée et coupe les fonds, la mairie de Venise choisit malgré tout de poursuivre l’accueil à ses frais. C’est un signal fort : un modèle local peut survivre un temps à la logique nationale, mais il reste vulnérable sans financement stable et sans cadre politique clair.

Le Projet Fontego : un accueil structuré et plus humain

En 2001, Venise met en place le Projet Fontego. Trois centres d’accueil ouvrent sur le territoire, avec une capacité d’environ 110 personnes. L’idée est simple mais très efficace : offrir un accueil limité dans le temps, mais suffisamment structuré pour permettre aux demandeurs d’asile de se stabiliser et d’avancer.

Les personnes accueillies signent un contrat avec la mairie. Elles bénéficient d’un accompagnement administratif, de soins, de cours et d’un cadre pensé pour favoriser l’insertion. Elles participent aussi à des activités culturelles et sociales : laboratoires de musique et de théâtre, café Exil, événements liés à la Mostra del Cinema. Dans la pratique, cela évite l’isolement, qui est l’un des plus grands freins à l’intégration.

Si tu veux retenir une idée simple, la voici : un bon dispositif d’accueil ne se limite pas à donner un toit. Il crée des passerelles vers la ville, vers ses habitants et vers ses institutions. C’est ce qui rend l’accueil crédible, utile et durable.

Pourquoi ce type de dispositif fonctionne mieux

On constate souvent que les personnes accueillies progressent plus vite quand elles disposent de repères concrets : un lieu stable, un interlocuteur identifié, des démarches accompagnées et des activités qui recréent du lien. À l’inverse, les centres surchargés produisent de l’attente, de l’angoisse et parfois des conflits. Le Projet Fontego montre qu’une petite structure bien pensée peut être plus efficace qu’un grand dispositif saturé.

Pourquoi le modèle vénitien s’est fragilisé

À partir de 2010, plusieurs villes italiennes subissent de fortes difficultés financières. En parallèle, l’approche nationale de l’accueil se durcit et revient à une logique d’urgence, surtout à partir de 2011. Résultat : le fonctionnement du dispositif vénitien s’affaiblit progressivement.

En juin 2015, cette évolution s’accélère avec l’élection d’un nouveau maire qui affiche une ligne ouvertement hostile aux migrants. Ce basculement montre une réalité très concrète : même une politique locale ambitieuse peut être remise en cause rapidement si le contexte politique change. Dans les faits, l’accueil dépend autant des moyens que de la volonté politique.

Le piège, ici, serait de croire qu’un modèle solidaire se maintient tout seul. Non. Il faut des financements, une continuité administrative, des partenaires associatifs et un soutien politique durable. Sans cela, l’accueil retombe vite dans une logique de gestion minimale.

La mémoire de la ville : entre hospitalité et contrôle

Venise aime raconter son histoire comme celle d’une ville ouverte. Le nom même de Fontego renvoie à une tradition ancienne d’accueil des étrangers, notamment des commerçants. Historiquement, les Fonteghi étaient des lieux de transit et de résidence temporaire, réglementés par la Sérénissime. Cette référence au passé n’est pas anodine : elle permet de légitimer des politiques contemporaines d’accueil en les inscrivant dans une continuité historique.

Mais cette mémoire est ambiguë. Venise a aussi donné son nom au ghetto, symbole d’un autre type d’organisation de l’espace urbain : le confinement, le contrôle, la séparation. C’est ce qui rend le cas vénitien si intéressant. La même ville peut porter à la fois une tradition d’hospitalité et une histoire de mise à distance de l’altérité.

Concrètement, cela rappelle une chose essentielle : une politique d’accueil n’est jamais neutre. Elle dit quelque chose de la manière dont une société regarde l’étranger, le tolère, l’intègre ou le maintient à distance.

Ce que les villes-refuges changent vraiment

Depuis 1996, le réseau des villes-refuges, lancé par Jacques Derrida, a donné une forme politique à cette idée : les pouvoirs locaux peuvent jouer un rôle décisif quand l’État se replie sur une logique de contrôle. Aujourd’hui encore, ce modèle reste surtout symbolique dans beaucoup de pays, mais il a une vraie valeur pratique. Il permet d’expérimenter des solutions plus souples, plus proches du terrain et souvent plus humaines.

Dans la majorité des cas, les villes sont les premières confrontées aux effets concrets des migrations : hébergement, école, santé, transport, voisinage, emploi. C’est donc là que les réponses les plus utiles peuvent naître. L’expérience de Venise montre qu’une ville peut faire plus que “gérer” une arrivée : elle peut organiser des conditions de vie dignes et construire une intégration réelle.

Il faut néanmoins rester lucide. Les villes-refuges ne peuvent pas tout résoudre seules. Elles se heurtent aux règles nationales, aux budgets limités et aux tensions politiques. Mais elles ouvrent une piste sérieuse : celle d’un accueil fondé sur la coopération entre institutions, citoyens et associations, plutôt que sur la seule logique de fermeture.

Les erreurs fréquentes à éviter quand on parle d’accueil des migrants

Quand on aborde ce sujet, plusieurs erreurs reviennent souvent. La première consiste à réduire l’accueil à une question de capacité d’hébergement. En réalité, un lit sans accompagnement ne suffit pas. La deuxième erreur est de croire qu’un dispositif d’urgence peut devenir durable sans moyens supplémentaires. Dans les faits, il s’épuise vite.

Autre piège : opposer systématiquement solidarité et sécurité. Cette opposition est trop simple. Un accueil bien organisé sécurise aussi la ville, parce qu’il réduit les campements informels, les situations de rupture et les tensions sociales. Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’importance du récit public. Une ville qui assume son histoire d’hospitalité crée un cadre plus lisible pour les habitants comme pour les personnes accueillies.

Si tu dois retenir une bonne pratique, c’est celle-ci : penser l’accueil comme un parcours, pas comme une parenthèse. C’est ce qui fait la différence entre une réponse de crise et une politique publique solide.

Conclusion : Venise montre qu’une autre politique d’accueil est possible

Venise n’a pas été parfaite, loin de là. Mais son expérience montre qu’une ville peut choisir une autre voie que celle du simple contrôle. En associant hébergement, accompagnement, participation citoyenne et insertion, elle a prouvé qu’un accueil plus digne pouvait exister, même dans un contexte difficile.

Si tu es dans une réflexion sur les migrations, les villes-refuges ou les politiques d’accueil, le vrai enseignement est là : les solutions les plus solides sont celles qui transforment l’urgence en parcours d’intégration. C’est plus exigeant, mais aussi plus humain, plus stable et plus efficace dans la durée.

FAQ

Qu’est-ce qu’une ville-refuge ?

Une ville-refuge est une collectivité locale qui choisit de protéger et d’accompagner des personnes en exil. Elle met en place des dispositifs d’accueil, d’hébergement et d’intégration. Dans la pratique, cela signifie souvent agir plus vite et plus près du terrain que l’État central.

Pourquoi Venise est-elle présentée comme une ville-refuge ?

Venise est présentée comme une ville-refuge parce qu’elle a développé des formes d’accueil concrètes pour les réfugiés et les demandeurs d’asile. Elle a notamment mis en place des dispositifs orientés vers l’insertion sociale. Cette expérience a donné une valeur symbolique forte à son action.

Qu’est-ce que le Projet Fontego ?

Le Projet Fontego est un dispositif d’accueil créé par la mairie de Venise en 2001. Il reposait sur trois centres, un accompagnement administratif et social, ainsi que des activités favorisant l’intégration. Son objectif était de permettre aux personnes accueillies de s’insérer dans la ville.

Pourquoi le modèle d’accueil de Venise s’est-il fragilisé ?

Le modèle s’est fragilisé à cause des difficultés financières, du durcissement des politiques nationales et des changements politiques locaux. Sans financement stable ni soutien durable, les dispositifs d’accueil perdent vite en efficacité. C’est un problème très fréquent dans les politiques migratoires.

Quelle est la différence entre accueil d’urgence et accueil durable ?

L’accueil d’urgence vise à répondre immédiatement à une situation critique, alors que l’accueil durable prépare l’insertion dans le temps. Le premier évite la rupture, mais le second permet de construire une vraie stabilité. Dans les faits, les deux sont utiles, mais ils ne répondent pas au même besoin.

Les villes peuvent-elles vraiment agir seules sur l’accueil des migrants ?

Non, les villes ne peuvent pas tout faire seules. Elles peuvent toutefois jouer un rôle décisif en organisant l’hébergement, l’accompagnement et la coordination locale. Leur action reste néanmoins dépendante des règles nationales et des budgets disponibles.

Pourquoi parle-t-on du ghetto de Venise dans cet article ?

Le ghetto de Venise est évoqué pour montrer que la ville porte aussi une histoire de contrôle et de confinement. Cela rappelle que l’hospitalité urbaine n’est jamais univoque. Une même ville peut incarner à la fois l’ouverture et la séparation.


Filippo Furri, Doctorant en anthropologie, Université de Montréal

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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